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Didier Gestat de Garambé :    « La France, puissance maritime de premier plan » -  12 mars 2019

 

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Le peuple français, longtemps caractérisé par son importance démographique, s’est alors comme les Russes ou les Chinois satisfait d’un destin terrien. De façon générale plus un espace terrestre est vaste et suffisamment riche au plan agricole, plus sa population a tendance à se limiter à sa mise en valeur et à en assurer la défense sans se préoccuper de ce qui se passe au-delà des mers sur lesquelles elle se contente de commercer de façon anecdotique, et de pêcher près des côtes...

Dans l’Antiquité la tendance lourde est donc que les hommes se contentent de faire du cabotage ou de parcourir de courtes distances entre rives opposées comme le firent en Méditerranée Grecs, Romains et autres Carthaginois, dans une mer semi fermée et de taille réduite.

En résumé le mammifère terrestre qu’est l’homo sapiens a logiquement ressenti l’élément liquide comme un obstacle dans ses rapports avec ses congénères, et l’a davantage utilisé pour les besoins de sa sécurité (villes implantées dans les courbes des fleuves et rivières, création de douves en eau autour des places fortes…), et seulement à la marge pour aider à quelques échanges.

La mer qui couvre 70 % de la surface du globe est jusqu’au 15ème siècle un obstacle entre des populations qui s’ignorent (les Indiens d’Amérique du nord  ne perçoivent pas encore la notion de « visages pâles », pas davantage que les Incas et Aztèques n’ont encore connaissance des Espagnols et Portugais tandis que les aborigènes d’Australie ne sont pas confrontés aux Anglais ou Madagascar aux Français….et inversement).

Globalement à partir du XVème siècle les grands navigateurs et découvreurs européens vont bouleverser la donne et c’est à cette époque que, le principe d’Archimède pourtant connu de longue date aidant, survient progressivement le remplacement du commerce terrestre, alors souvent caravanier, par des échanges maritimes massifs de marchandises et que, de gré et parfois de force, intervient le transfert de populations significativement nombreuses d’un continent à l’autre (il y a le commerce des esclaves bien sûr, qui ne se résume plus comme auparavant à des transferts terrestres entre zones d’Afrique continentale, mais aussi le bannissement des délinquants des pays de départ voire l’exil volontaire de peuples fuyant la misère de leurs terres pauvres comme les Écossais et Irlandais, créant l’aventure coloniale).

Il n’y a pas besoin de chercher plus loin la raison pour laquelle les langues les plus pratiquées pour les échanges à travers le monde sont l’anglais, l’espagnol, le français et le portugais, précisément celles des grands navigateurs d’il y a 500 ans, à ne pas confondre avec celle qui a le plus de locuteurs, le mandarin, qui n’a pour autant pas essaimé, la faute au fait que l’Empire du milieu ne s’est emparé du fait maritime que depuis seulement quelques années.

Le changement de paradigme est que la mer un temps obstacle quasi infranchissable devient subitement un lien entre les hommes, et mieux une condition sine qua non de la prospérité de ceux dont le territoire en est bordé puisque plus de 80 % des échanges mondiaux se font maintenant par voie maritime, entraînant d’ailleurs une propension des activités économiques à fort flux commercial à s’implanter au plus près des côtes, comme le font les surfaces commerciales et les marchés de gros à proximité des gares de chemins de fer et des échangeurs autoroutiers. CQFD !

En résumé la mer est devenue le terrain de jeu pour la circulation à bas coût des marchandises, dans tous les sens et par tous les temps, sans besoin des constructions et de l’entretien, onéreux, des voies terrestres dont l’emprise est  limitée par le relief, la nature du terrain, l’habitat, les entreprises, l’agriculture...

C’est si vrai que, mécaniquement parmi les dix pays les plus pauvres de la planète, sept sont enclavés au milieu du gigantesque continent africain, qui dépendent tant pour exporter qu’importer de la voie des airs, ou dans un premier temps de l’option terrestre….avant de gagner la mer en s’acquittant de droits pour passer chez leurs voisins.

 

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À ce constat s’ajoute que si les ressources terrestres s’épuisent de façon inquiétante en raison d’une démographie mondiale galopante et des changements de nos habitudes de vie, avec leur corollaire d’extinction massive des espèces animales et végétales (destruction consciencieuse des milieux naturels par l’homme), les immensités et profondeurs maritimes à peine explorées révèlent tout au contraire des richesses, certaines déjà connues comme le phytoplancton qui fournit la moitié de l’oxygène que nous respirons ou encore le poisson sauvage et son dérivé, l’aquaculture, mais aussi d’autres, celles-là insoupçonnées, comme d’énormes gisements sous-marins d’énergies fossiles sans omettre la possible transposition en mer des techniques de production d’énergie renouvelable (éolien…).

C’est pour éviter la foire d’empoigne et la survenance de conflits armés pour l’appropriation de l’espace maritime, qui reste sur le principe bien commun de l’humanité, que sans territorialiser au sens propre du terme la mer comme la terre, il a été décidé d’attribuer des droits spécifiques aux pays côtiers, les autres restant une fois de plus exclus de fait du «partage», par la géographie.

Et dans ce contexte la France, bien qu’ayant perdu 90% de son immense empire colonial dans les années 1960, a bénéficié à plein, dès la signature de la convention de Montego Bay de décembre 1982 sur le droit de la mer, des effets démultiplicateurs du maintien dans son giron d’une multitude d’îles, parfois très petites, situées sur toutes les mers du monde, principalement dans l’hémisphère sud.

Or la règle internationale, ici extrêmement résumée et simplifiée, est la suivante : si la navigation reste libre partout en mer, chaque état côtier bénéficie de l’exclusivité de l’exploitation des richesses de toutes sortes se trouvant jusqu’à 370km de ses littoraux. Cette surface de mer, et tout ce qui se trouve en profondeur, est nommé zone économique exclusive.

Et par application des règles de la géométrie, peu importe quand on est au bord de la mer la profondeur terrestre qu’un pays possède derrière son trait de côte. Que l’on ait dans le dos, en regardant la mer, 15km pour une petite île ou 3.000km comme c’est le cas de la Russie au sud de sa côte Arctique, voire 9.000km à l’ouest de sa côte Pacifique, l’extension économique en mer reste invariablement de 370km.

C’est ainsi que la Fédération de Russie, plus vaste pays du monde avec 17 millions de km², a la 4ème zone exclusive maritime avec 7,5 millions de km² (soit moins de la moitié de son territoire terrestre), quand la surface de la France atteint 672.000 km² en incluant toutes ses îles ce qui en fait seulement le 41ème pays du monde par sa taille, alors qu’elle possède la 2ème ZEE avec 10,5 millions de km² soit, à l’inverse, 16 fois plus que son territoire terrestre !  

 

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Pour autant le droit ne reste que la réponse du faible au fort et qu’un pays ait une ZEE et une flotte de commerce grandes ou petites, s’il ne dispose pas des moyens militaires suffisants pour dissuader que soit porté atteinte à ses intérêts en mer il sera pillé au même titre que le sera une possession terrestre non protégée des appétits des autres. C’est la transposition de la loi de la nature,  atténuée par le droit et la diplomatie qui ont cependant leurs limites !

Dans ce contexte on observe une montée en puissance phénoménale des marines de guerre des pays émergents, et principalement depuis quelques années de la Chine ou de l’Inde qui ont parfaitement compris que leurs intérêts vitaux passent par cette nécessité de moyens.

Il suffit, pour terminer et se convaincre des enjeux, de suivre l’actualité portant sur la mer de Chine méridionale et les frictions permanentes (on évoque pudiquement des conflits de basse intensité) entre Chine, Vietnam, Malaisie et Philippines, tout comme en Méditerranée orientale où la découverte de gisements pétroliers et gaziers en mer va revigorer les vieilles haines entre Liban, Grèce, Syrie, Israël et, cerise sur le gâteau, Chypre maintenant coupée en deux ce qui aboutit à faire entrer la Turquie dans la danse.

 

 

Didier Gestat de Garambé

Commissaire en chef de 1ère classe (R)

Assistant départemental pour la Marine